Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu

1428605

Leurs enfants après eux… Un titre aussi simple et percutant que son contenu !

Je n’avais alors jamais entendu parler de Nicolas Mathieu jusqu’à ce qu’il gagne le Goncourt en 2018 avec ce deuxième roman, bien qu’il ait gagné bien d’autres prix pour son premier roman Aux animaux la guerre les années précédentesUne chose est certaine, il gagne sincèrement à être connu et mérite amplement son Goncourt (mais je dois reconnaître que je suis souvent emballée par les élus du Prix Goncourt, à la différence d’autres prix).

Leurs enfants après euxest un bijou sociologique, tout en restant incroyablement juste dans le ton d’un roman. Il retrace différents étés de quelques adolescents, entre 1992 et 2000, dans la petite ville d’Heillange, ville frontalière du Luxembourg, pas vraiment en France, pas vraiment ailleurs…  Mal positionnée entre descendance d’ouvriers et nouveaux riches, villas claquantes et appartements de cités, lacs aux refoulements d’égouts et piscines privées où personne ne se baigne, Heillange cherche à se faire une place au soleil. Et ses adolescents aussi…

On suit alors principalement les étés d’Anthony, de ses 14 à 20 ans, qui cherche à s’extraire d’un père alcoolique et d’une mère complètement paumée. 14 à 20 ans, ces années à la fois douloureuses de la puberté où l’on cherche à savoir qui l’on est, tout en ayant un rapport au temps tellement décomplexé et libre. On fume, on boit, on baise, et vaille que vaille pour le reste. Ce qui est prenant dans ce livre, c’est tout aussi bien la vie d’Anthony (et celles de ses proches) que la façon dont elle nous est contée.

Un peu à la Virginie Despentes dans Vernon Subutex(mais en mieux je trouve), l’auteur « croque » littéralement ses personnages : ce qu’ils sont, comment ils pensent, pourquoi ils le pensent et pourquoi ils font ce qu’ils font, avec une finesse qui sonne si juste pour n’importe quel lecteur. Que l’on ait vécu ou non le même genre d’adolescence, on s’y retrouve. Pas dans les actions des personnages, mais dans l’humanité qui se dégage de chacun d’eux. Bref, on se retrouve complètement emporté à suivre Anthony, mais aussi Hacine ou Steph, parce que simplement on les comprend intimement. Il y a des descriptions psychologiques fortes sans jamais être psychologisantes, des considérations qui ne sont jamais des jugements, tout en nommant formellement les choses. C’est assez fort, il faut le reconnaître.

C’est aussi une représentation sociologique assez puissante, où l’on mesure à la fois le poids et la chute de l’industrie, le microsystème voire l’étouffement ou la fraternité de ces petits bourgs où tout le monde se connaît, la distance géographique par rapport « au reste du pays », la valeur de l’argent dans une région où il n’y en a plus énormément.

Enfin, il y a cette facilité à traiter de ces choses de la vie que l’on a tous plus ou moins vues, plus ou moins vécues : les personnes alcooliques, les personnes que l’on aime en secret, les personnes qui n’ont jamais compris qu’on les aimait en secret et qui quand bien même s’en foutraient, les étés où l’on s’ennuie ferme, les fous rires adolescents qui ont une valeur magique dans les souvenirs, les premiers émois amoureux et sexuels, les premiers enterrements où les messes nous semblent d’une longueur et l’où on s’étonne que les gens se saluent comme du bon pain, les bagarres, les bastons, les beuveries, les études, la peur de ne pas savoir quoi faire de sa vie, la maturité, les parents que l’on trouve trop cons, les parents que l’on trouve finalement moins cons,… Bref, les années fondatrices qui indéniablement marquent le tournant : faire comme ses parents ou non ?

Car oui, le titre le dit bien : Leurs enfants après eux…  On veut devenir quelqu’un d’autre, pas maman ni papa, pitié pas leur histoire ni leur vécu. On fait des pas de côté, on essaye de prendre des tangentes, mais dans le fond… Il reste une bonne dose de reproduction sociale, d’atavisme, d’inconscient familial, de prison psychique…  Appelez ça comme vous voulez ! On se débat, c’est certain, et nos enfants continueront après nous…

 

Jo la Frite

Une réponse à “Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu”

  1. Sofia
    7 avril 2019 à 10 h 52 min #

    J’ai beaucoup aimé aussi. Votre chronique est très complète et éclairante. J’ajouterais que j’ai trouvé que la force de l’auteur était de créer une ambiance très lente – mais jamais lassante pour le lecteur – en décrivant tous les détails d’un quotidien où, justement, il ne se passe pas grand chose. J’aime quand l’écriture colle parfaitement au récit, à l’atmosphère décrite, c’est le cas ici.

Laisser un commentaire

Metaphysique |
Bouquinsprlefun |
Famillerecompose |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Dans ma tête...
| outlander
| C'est écrit ... Par D...