Les gratitudes, de Delphine de Vigan

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J’ai lu de nombreux articles expliquant que Delphine de Vigan se lançait, depuis son précédent roman, dans une série de livres qui auront pour but de traiter des sentiments qui nous lient – presqu’à vie – les uns aux autres. Pas des sentiments type l’amour ou l’amitié, qui sont trop fluctuants, mais plutôt les sentiments contre lesquels on ne peut rien et qui laissent des traces indélébiles, qu’on le veuille ou non. Les Loyautés (son roman précédent dont vous trouverez la critique ici) traitait de notre difficulté à nous défaire de la façon de faire de nos parents, parce que justement nous sommes loyaux, et souvent malgré nous.

Les gratitudes, lui, parle de cette reconnaissance immense que nous avons pour certains de nos proches, dont nous avons malheureusement conscience souvent très voire trop tard. C’est clairement un livre sur le « merci », mais aussi sur la vieillesse et tout ce qu’il y a derrière.

En clair, net et précis, Les gratitudes retrace les derniers jours d’une femme, Michka, du moment où elle n’est plus vraiment capable de vivre seule jusqu’à son décès dans un EHPAD. Ces derniers jours sont ponctués essentiellement par les visites de sa « presque fille adoptive » Marie, et de l’orthophoniste Jérôme. Dit comme ça, cela ne donne pas plus envie que ça. Et je dois reconnaître que les premières pages m’ont un peu refroidie : je trouvais l’écriture facile, l’histoire mielleuse.

Et puis, la magie a opéré, mais pas là où je l’attendais vraiment.

La force du livre, c’est son incroyable description du naufrage que peut constituer le fait de vieillir. Je n’entends pas par naufrage « tristesse », mais bien seulement « naufrage », où l’on se raccroche à ce que l’on peut pour survivre, bien que la fin arrive, inexorablement.

Il y a tout d’abord cette perte de confiance en notre mobilité, on tombe plus facilement, on voit moins bien, on entend moins bien également. Se mouvoir n’est plus chose facile. Tout ce que l’on a fait pendant tant d’années sans se poser aucune question devient aujourd’hui un challenge, quand ce n’est ni une crainte ni une souffrance. Monter des escaliers, descendre faire ses courses, nettoyer un plan de travail… Le chagrin que cela suppose d’accepter que non seulement cela est devenu dur, mais qu’en plus cela ne reviendra plus. Chose qui m’est impossible d’imaginer à 35 ans mais qui est pourtant notre avenir à tous. J’ai d’ailleurs été marquée l’anecdote suivante dans le livre : une femme âgée qui n’osait plus sortir dans la rue aux heures « chargées », gênée de ralentir ceux qui marchent vite et qui soupirent derrière elle, craintive des enfants qui courent ou se déplacent en trottinette. Je peux vous dire que depuis que j’ai lu ça, je prends tout le temps nécessaire dans la rue lorsque je suis derrière une personne âgée, je relativise d’un coup mon rapport au temps, parce que je sais que la vie m’amènera à cela.

Il y a aussi ce corps fatigué, épuisé, qui n’arrive pas vraiment à dormir, mais qui s’endort tout le temps. Ce corps qui part dans ses pensées, parce que souvent seul, et qui sombre dans un état mi-éveillé, mi-endormi.

Il y a également cette solitude, lourde, pesante, et normale… Plus l’on vieillit, plus nos proches décèdent. Plus l’on vieillit, plus nos enfants font leur vie, happés par la force de l’âge et la puissance à réaliser des choses. Plus l’on vieillit, moins on est considéré comme intéressant, parce qu’on ne suit pas le rythme, le temps, les modes… La solitude, le manque de contact tactile, charnel, et donc de tendresse, nourrissent par ailleurs cet épuisement et la perte de mobilité (le manque de stimulation, car à quoi bon se bouger seul pour vivre seul ?).

Enfin, il y a cette perte des capacités parfois intellectuelles ou interactives : avoir du mal à parler, à écrire, se tromper, dire des âneries, mélanger les choses, employer un mot pour un autre…

Il est douloureux d’avoir été quelqu’un dans la force de l’âge et de se voir complètement diminué. C’est un deuil de sa vie qui s’opère avant même que l’on meurt, c’est assez dingue quand on y pense.

Les gratitudes rebondit sur cette expérience. Il ne donne pas de leçon, ne nous dit pas comment faire, mais nous invite à réfléchir sur le sens d’un « merci » que nous devons à tous ceux qui ont pris soin de nous, et sur notre capacité à le dire, à l’exprimer, avant que les dés ne soient jetés.

Si vous avez accompagné quelqu’un dans ses derniers jours, vous voyez aisément de quoi il s’agit. Au chevet de quelqu’un qui littéralement se meurt, on ne dit que des mots d’amour et des « merci ». Merci pour tout, pour ce que tu m’as donné, pour ce temps que tu as consacré, pour ton amour, ta présence etc. Il n’y a que cela qui sort de nous : de la gratitude, de l’amour. Et quand on n’a pas eu le temps pour ces derniers mots, les regrets sont incroyablement présents ! On se dit « Bon sang, tout ce que j’aurais aimé lui dire avant qu’il ne parte ! ».

J’ai aussi interprété ce livre – mais je ne sais pas si c’était un message de l’auteure – comme une invitation à prendre soin de nos proches âgés. Une invitation à les visiter, leur parler, leur sourire, les toucher. Prendre le temps de leur temps. Respecter leur fatigue, leur mobilité. Écouter ce qu’ils ont vraiment envie de dire car si peu de personnes ne les écoute.

Simplement être là pour eux, comme la meilleure façon d’exprimer notre gratitude.

 

 

Jo la frite

 

 

 

 

 

 

 

 

2 Réponses à “Les gratitudes, de Delphine de Vigan”

  1. Sofia HULLOT
    25 mars 2019 à 7 h 27 min #

    Je vous suis depuis plusieurs années maintenant avec toujours le même plaisir. Vos chroniques me guident très souvent dans mes choix de lecture et/ou apportent un autre regard sur les livres que j’ai lus et que je retrouve critiqués ici. Bref, merci pour la qualité de vos articles :)

    • Anonyme
      25 mars 2019 à 8 h 40 min #

      Merci Sofia votre message ensoleille ma journée ☀️☀️ très bonne semaine. Georgia

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