Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies? De Eva Illouz et d’Edgar Cabanas

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C’est avec beaucoup d’excitation que j’attendais de lire cet ouvrage, commandé à Noël et attendu avec impatience. Cela fait vraiment des années que le discours ambiant sur le bonheur me choque, et je dois le reconnaître, je suis plus sensible à la vertu, la morale ou la pensée critique qu’au bonheur comme fil conducteur de nos existences (même si c’est loin d’être facile, j’en conviens).

 

Happycratie n’est pas un essai simple à lire en raison de son écriture très académique, mais c’est un essai franchement salvateur. Un des rares essais qui tentent de nous faire conserver notre pensée critique en nous extrayant de la norme ambiante qui nous pousse non plus à travailler notre pensée, mais à écouter nos émotions, et uniquement elles. Comme si par ailleurs les émotions pouvaient être fiables et à elles-seulesnous montrer ce qui est bon pour nous ! (Il suffit de comparer ses émotions ivre mort à minuit et frais à jeun à 8 heures du matin pour comprendre que les émotions peuvent nous induire en erreur !).

Publié en août 2018, et rédigé sous la plume de la sociologue Eva Illouz et du psychologue Edgard Cabanas, Happycratie a marqué par son sujet mais n’a pas pour autant freiné cette frénésie du bonheur, dont les auteurs nous démontrent l’aspect inutile, parfois dangereux, et individualiste. Énormément de contenu dans cet ouvrage très dense ! J’ai donc décidé de le résumer en principaux points clefs, en espérant ne pas commettre de contre-sens :

 

  • La quête incessante du bonheur, et tout ce qui en découle, n’est que le pendant sociétal de l’individualisme libéral. Dans nos pays occidentaux, l’individu prime économiquement sur le collectif. Alors qu’auparavant les moyens de la France, de l’État, et des collectifs étaient les points de focalisation de nos économies, tel n’est plus le cas aujourd’hui. Aujourd’hui, l’individu prime. Le fonctionnement même de l’économie est fondé autour de l’individu et lui seul : sa carrière, ses impôts, sa formation, son patrimoine etc. Que cela vous plaise ou non, que vous vous y retrouviez ou non dans cette doctrine, c’est la vérité de notre monde aujourd’hui. Indéniablement s’en est suivi un certain nombrilisme psychologique, relationnel et sociétal : il faut s’occuper de soi avant les autres. Soi avant son entreprise, soi avant sa famille, soi avant son pays, soi avant toute chose. C’est un paradigme très récent, car rappelons que pendant des années, « soi » était au service de la communauté, de la religion, du collectif, de la famille, de l’armée, du pays.

 

  • Ce paradigme du soi essentiel, du soi à protéger, du soi à rendre meilleur, à rendre heureux, de ce « soi » qui doit toujours être en changement, en train d’apprendre est dangereux et culpabilisant. Bien sûr, chercher à voir l’aspect positif des choses et à vouloir devenir meilleur sont des démarches louables dans l’idée, mais fausses dans la réalité. D’abord, le bonheur ne se décrète pas, et rien ne dit qu’il est une fin en soi, une émotion plus intéressante que les autres. Les grands changements de société se sont faits sous le coup de la colère du peuple. Les plus belles œuvres d’art ont majoritairement été conçues durant des périodes de tristesse profonde. Les émotions dites « négatives » ne sont pas mauvaises, elles sont simplement des émotions comme les autres ! D’où vient cette injonction épuisante à « voir la vie en rose », à « positiver », comme si là était la vérité et non ailleurs ? Faut-il vraiment méditer, se lever à 5h du mat, avoir des pensées positives, chercher à tirer la leçon de tout, comme si cela faisait vraiment de nous des êtres en chemin ? Mais en chemin pour quoi, pour où, si ce n’est pour se conformer aux pensées, aux idéologies qui nous dominent ?

Les auteurs expliquent très bien le côté dangereux et culpabilisant de cet individualisme « psychologisant » : à force de croire que l’on peut être heureux si on le décide, on s’empêche les uns et les autres de faire part de nos faiblesses, de nos moments down. Il suffit de regarder Instagram pour vérifier combien nous nous empêchons de montrer à autrui autre chose que nos moments de « bonheur ». D’ailleurs, les rares individus qui s’y plaignent sont vite jugés insupportables. Pourquoi ? Parce que tout à chacun est maitre de son bonheur voyons ! Et celui qui n’arrive pas à être heureux est celui qui n’y met pas du sien et continue obstinément à voir les choses négativement. Voilà la pensée dominante aujourd’hui. Ce nombriliste individualiste ne nous permet plus d’avoir de la compassion pour autrui, mais nous ouvre la porte du jugement et du filtre « marche avec nous ou crève ». Mais pire que tout, cette pensée dominante tournée sur « le bonheur pour chacun » nous détourne complètement de la société. Nous devenons tous tellement centrés sur nos émotions que nous ne nous indignons plus pour les sujets de société. Et forcément, puisque cette idéologie nous pousse à penser que les personnes dans la merde sont un peu responsables de là où elles sont. Qu’importe les morts, les maladies, les accidents, car tout ça, c’est dans la tête si l’on en croit la psychologie dominante. Un peu de résilience voyons ! Après tout, on peut avoir une vie horrible, mais si on a une volonté de fer dans la tête, si on positive, on peut ne pas vraiment en souffrir. Voilà ce que nous apprend la psychologie positive : à se foutre de tout à part nous-mêmes, à ne plus se battre pour des idéaux autres que le bonheur à tout prix. Penser ainsi, c’est suggérer que l’environnement, la société, le monde, n’ont aucune influence sur l’individu, qui peut à lui seul refuser de subir les aléas de la vie grâce au pouvoir de son cerveau. Or, nous sommes avant toutdes êtres sociaux. Je recopie ici un passage du livre qui résume tout cela :

 

« La forteresse intérieure n’est pas l’endroit où nous voulons construire nos vies. Nous ne voulons pas vivre dans l’obsession égocentrique de l’amélioration de soi, qui n’est qu’une façon de se discipliner à outrance, de se censurer. L’idée d’une meilleure version de nous-mêmes à laquelle il s’agirait de parvenir n’est que chimère et faux-semblant, et nous n’entendons pas nous épuiser à la poursuivre. Nous refusons de nous retrouver prisonniers de postulats prétendant que l’amélioration des sociétés ne passerait que par l’amélioration des individus ».

 

Les auteurs citent également le philosophe Robert Nozick qui enseignait à Harvard en reprenant son expérience. Imaginez-vous dans une machine vous fournissant à la demande telle ou telle sensation de plaisir. La personne s’installant dans une telle machine pourrait vivre à chaque seconde la vie plaisante qu’elle souhaite vivre. La question est la suivante : Pour vous, une telle machine est-elle préférable à la vraie vie, assurément moins agréable ? Si votre réponse est non, alors vous comprenez que le bonheur n’est pas un fil conducteur pertinent. Mais contribuer au monde, oui.

 

  • Contribuer au monde, c’est sortir de ce nombrilisme ambiant certes, mais aussi être en mesure de tenir une pensée critique. Or, l’industrie du bonheur nous rend bêtes, dans le sens où nous ne cherchons plus d’autres vérités, d’autres accès au savoir.Désormais les gens ressassent des banalités issues du bon sens et les répètent comme des mantras philosophiques. On s’ennuie ferme du point de vue de la pensée, et c’est bien dommage. Les livres de développement personnel ont pris le pouvoir et nous éloignent de la sociologie, de la philosophie, de la « vraie » psychologie ; bref, de tout ce qui offre un regard sur le monde (et pour cause puisque que l’on ne regarde que soi). Or, nous pouvons choisir autre chose. Bien sûr, nous sommes touchés par ce discours ambiant. Bien sûr, malgré nous souvent, nous sommes l’esclaves de ces mantras puissants. Mais nous pouvons faire l’effort de nous en détacher. Nous pouvons essayer de mieux comprendre le monde, de faire l’effort de lire, de chercher, de comprendre, de se mobiliser, de se battre pour des causes collectives. Nos enfants ne nous admireront pas parce que nous avons « tout fait pour être heureux ». En revanche, ils admireront sûrement avoir des parents qui se battent pour que le monde aille mieux, même si pour cela, pour y parvenir, eux n’ont pas toujours été heureux !

 

  • Enfin, cet essai retrace l’aspect économique du bonheur. Tout ce qui peut s’y rattacher de près ou de loin se vend.Tout est bon pour nous faire croire que nous allons être plus heureux. La Feel good littérature, les goodies de psychologie positive, les bouquins de développement personnel, les heures de coaching, etc., etc. Il y a toujours quelque chose pour nous convaincre soit que nous ne sommes pas assez heureux, soit pour nous convaincre que nous pouvons l’être encore plus. Et cela rapporte énormément, du moins d’un point de vue économique. Car comme le montre bien l’ouvrage, les populations de nos pays occidentaux ne sont pourtant pas plus heureuses. Et oui, les drames de la vie courent toujours, et tous les mantras du monde n’y peuvent rien.

Peut-être que toutes ces émotions déplaisantes ne sont pas là pour nous faire grandir ou autres, peut-être sont-elles juste là, comme tout le reste ? Peut-être que grandir ne veut rien dire quand nous en venons tous à répéter les mêmes phrases, les mêmes banalités de la psychologie positive ? Et si, au lieu de nous faire grandir, la psychologie positive nous rendait tous plus ou moins identiques, tenant tous plus ou moins les mêmes discours, tous plus ou moins asservis à la cause des individualistes libéraux ? Il faut avouer que cette interrogation est franchement interpellante, et que cela vaut le coup de se la poser.

Un essai pas simple, pas facilement abordable, mais « game changer » pour reprendre l’expression consacrée. Il y a indéniablement un « après » la lecture. Je terminerai en reprenant la dernière phrase du livre :

 

« Cette industrie du bonheur ne fait que perturber et brouiller notre capacité à connaître les conditions qui façonnent notre existence ; elle rend aussi nulle et non avenue une telle capacité. Ce sont la justice et le savoir, non le bonheur, qui demeurent l’objectif moral révolutionnaire de nos vies».

 

Jo la Frite

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Une réponse à “Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies? De Eva Illouz et d’Edgar Cabanas”

  1. Sophie Lesieur
    28 janvier 2020 à 7 h 33 min #

    Extrêmement intéressant
    Bel éclairage actuel

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