Pas envie de soir, de jean-Claude KAUFMANN

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Voilà, j’ai passé un été sans poster de critiques d’ouvrages. J’avais envie de lire, détachée de toute production postérieure, et de ne pas avoir à me questionner sur ce qu’il fallait retenir des lectures de l’été… Ça a été très agréable pour Tom la Patate et moi de ne pas « rédiger », mais le retour au bercail nous a fait réaliser que nous perdions nos « livres » lorsque nous ne les consignions pas.

Parmi les différents ouvrages de l’été, j’ai choisi d’ouvrir cette rentrée par un livre de sociologie bien sûr, car je suis encore fidèle à mon tout premier amour. L’auteur de cette étude n’est autre que le célèbre Jean-Claude Kaufmann, un sociologue relativement médiatique car il parle d’amour et de sexualité. C’est un spécialiste du quotidien et donc micro-sociologue, qui fouine dans la vie des ménages du lundi au dimanche, à la recherche d’une compréhension fine de l’amour au jour le jour. Tous ses ouvrages ne sont pas de niveau homogène mais j’avais été très marquée, à 20 ans, par son célèbre Casseroles, amour et crises qui révélait, entre autres, que les grandes décisions du couple se prenaient soit durant les repas, soit dans la cuisine.

Aujourd’hui, l’ouvrage dont je vais vous parler n’est pas un ouvrage des plus gais sur la vie de couple, bien que nous aimerions toutes et tous qu’il s’agisse de révélations heureuses. Pas envie ce soir, au titre sans équivoque, retrace les principales conclusions de recherches menées dans l’intimité des couples, notamment des « vieux couples », c’est-à-dire ceux qui ont dépassé la phase fusionnelle du début, qui sont passés de la phase « mouvement » à la phase « confort », pour reprendre les termes de Kaufmann.

Bien que j’aie terminé ce livre il y a presque 3 mois, je me souviens du début qui expliquait que le désir chez les femmes et chez les hommes ne connaît pas la même route. Chez les femmes, le cycle conjugal du désir est le plus fort au moment des actes engageants, fondateurs. Grosso modo, le début d’une histoire, la préparation et le vécu du mariage, l’envie de fonder une famille, d’acheter une maison etc., sont des évènements de vie qui suscitent le désir et l’excitation, y compris sexuels. Dans la construction, dans l’engagement, dans la fondation, quand tout est encore possible, la femme maintient un rythme libidinal. En revanche, celui-ci chute après, comme vous l’aurez compris (enfin, ce n’est pas le cas pour toutes les femmes mais cela relève malgré tout d’une écrasante majorité). Chez l’homme, les choses se pensent différemment. Le désir est plutôt linéaire, sauf fatigue, stress et anxiété évidemment, mais il n’est pas soumis aux mêmes écarts. Car la femme souffre de plusieurs choses, n’en déplaisent aux hommes : de routine, de charge mentale, d’agacements. Et le mélange de ces ingrédients, à plus ou moins long terme, lutte contre le désir. Voici ce qu’explique l’auteur :

Sur la routine :

« Hommes et femmes se positionnent très différemment vis-à-vis de cette question. Il ne s’agit nullement d’un héritage historique, mais d’une nouvelle complémentarité des rôles dans les couples contemporains. Les hommes acceptent volontiers cette logique de confort, de réconfort et de moindre effort, qui leur permet de récupérer du stress et de la fatigue supportés au-dehors et qu’ils tentent d’élargir à l’ensemble de la famille pour en faire une philosophie du bien-être immédiat […] Ils se sentent bien dans le petit monde stabilisé que le couple a édifié. Les femmes ont été les stratèges et ouvrières à l’origine de ce vaste système domestique, exigeant et perfectionné, qui génère inéluctablement des routines. Cependant, dans leur esprit, cette réification routinière doit être combattue par une sorte de mouvement permanent […] Il faut que ça bouge, que ça bouge sans cesse. Face à cette agitation perpétuelle qu’ils ont parfois du mal à suivre, les hommes ont besoin de reprendre leur souffle. […] Le prince charmant du début, si tant est qu’il ait existé, n’est plus qu’un gentil crapaud. Gentil, mais crapaud quand même. Avachi dans le canapé, il ne fait plus rêver. Il agace aussi à force de ne pas se secouer, de ne pas faire un minimum pour réveiller modestement le rêve de sa partenaire ».

 

Sur la charge mentale :

Cette vérité commence à être connue des hommes mais demeure incomprise. Il faut comprendre que les femmes ont généralement été l’ouvrière n°1 du couple et de la famille. Elles régissent la vie sociale, le quotidien à la maison et bien souvent l’organisation de tout ce qui touche aux enfants. Cela ne veut pas dire que les hommes n’aident pas, fort heureusement. Cela veut juste dire que généralement ils font, mais n’ont pas la pensée de faire. La femme va dire « il y a ceci, il y a cela » et l’homme, souvent de lui-même, va aider. Mais il n’aura pas connu le poids initial, celui de penser à ce qu’il y a à faire.

« La charge mentale tient non seulement au partage inégalitaire des tâches, mais aussi au nouveau jeu de rôles qui s’est établi dans le couple. Les femmes étant les stratèges et les organisatrices de l’univers domestique et familial, elles supportent une surcharge cognitive évidente. Il est question tout simplement d’une tête trop remplie pour pouvoir rendre le corps disponible ».

 

Sur les agacements :

« Dans le couple, l’agacement est massivement féminin, parce que les femmes sont en pointe dans tous les domaines et fixent de très grandes exigences (sauf en matière de sexualité). Les hommes ne peuvent donc presque jamais être à la hauteur, que cela concerne la tenue de la maison, la dynamique relationnelle ou l’éducation des enfants. Ce déficit chronique a le don d’énerver les femmes ».

 

En résumé, voici ce qui sépare les hommes des femmes dans leur rapport au désir. Les hommes ont une approche bien plus « simple » finalement, et l’on peut comprendre leur déception face à des femmes compliquées. Mais la question n’est pas de changer les uns ou les autres (même s’il faut clairement réinventer les rôles), mais de voir ce qui peut advenir avec une telle distribution des cartes.

Face à ce constat un peu décourageant, les recherches de Jean-Claude Kaufmann présentent des résultats encore plus déprimants.

Dans la meilleure des options, après des années de vie commune, la femme accepte de faire l’amour de temps en temps, avec un consentement oscillant entre « j’ai un peu envie » et « je n’ai pas vraiment envie mais je peux bien lui donner ça, la vie de couple est faite de compromis ». Ce n’est pas la panacée, me direz-vous, mais c’est somme toute relativement rare et mérite d’être applaudi. Avoir du désir quand on vit depuis 10 ans, 15 ans, 20 ans ou 30 ans avec la même personne relève d’un idéal quasi-inatteignable. D’ailleurs, cela se saurait, nous n’aurions certainement pas le même taux de séparation.

« J’ai vraiment pas envie de me forcer au début, je suis ailleurs, j’ai pas envie de ça. Il insiste quand même tranquillement et je me laisse entraîner. Après, comme on dit, l’appétit vient en mangeant – pas toujours pour moi, ce n’est pas vraiment des orgasmes, pas souvent. Mais finalement, je ne suis pas mécontente quand même, parce que cela m’a vidé la tête et je m’endors bien ».

Dans une autre version, le désir s’est absenté mais la tendresse demeure présente. La femme refuse de se forcer et l’homme accepte, bon gré mal gré.

« Ce si gentil mari ne les fait plus vibrer. Elles en sont désolées, mais elles n’ont plus de désir sexuel pour cet être aimé. Aimé, oui : elles le soulignent. Elles l’aiment vraiment. D’un autre amour, toutefois, fait d’un attachement chaleureux sur la longue durée. Pas le choc de la rencontre qui remue tout à l’intérieur. Avec le gentil mari, elles ne sont pas contre les caresses. Ou plutôt, elles ne seraient pas contre si ces caresses n’étaient pas presque systématiquement le prélude à des relations sexuelles, même s’il n’y avait pas pensé au début. Pourquoi le désir s’est-il enfui ? s’interrogent-elles avec angoisse ».

 

 

Nettement moins sympa, la troisième option relève de la femme qui ne supporte plus ni le peau-à-peau, ni l’odeur de son partenaire. A ce stade, le couple se dirige soit vers une chambre à part, soit vers un viol domestique, soit vers une séparation.

Il faut noter, et c’est un point très important, que le viol domestique concerne beaucoup, beaucoup, de couples. Et ceci à cause de la « zone grise ». La zone grise, c’est la zone où le consentement n’est pas clair, parce que la femme « épouse » n’est pas claire, rongée entre son sens du devoir de se soumettre au devoir conjugal (et oui, ça persiste !) et la défense de ses souhaits et intérêts personnels. Du coup, le « non, je ne veux pas » n’est généralement pas affirmé. Les femmes font semblant de dormir, disent « non » en rigolant, restent inertes et passives au possible pour faire comprendre… Les hommes ne pensent pas forcément mal faire (sauf violence évidemment). Personne ne leur a dit « non je ne veux pas et tu n’as pas le droit », alors ils caressent leur femme qui dort, ils forcent un peu, ils plaisantent… Et généralement, la femme en ressort plus dégoûtée qu’avant, mais avec le triste sentiment du devoir accompli et le soulagement d’avoir devant elle quelques jours tranquilles.

TRISTE CONSTAT DE RECHERCHE.

Qui donne quand même un peu envie de sauter par la fenêtre quand on pense que nous sommes en 2020.

Mais voici la réalité du paysage sexuel chez les couples hétéros, et c’est bien de la connaître.

Pourquoi les gens restent-ils ensemble si la question charnelle suscite tant de frustrations et de soucis ?

« Bien sûr, un désir partagé qui crée l’étincelle et fait sortir de soi permet de renouer avec l’élan fondateur et se pare des atours du rituel de confirmation. Le symbole est fort. C’est une inestimable cerise sur le gâteau. Un gâteau qui toutefois n’a pas besoin de cerise pour être savoureux. Les couples imaginent leurs rituels et leurs systèmes d’échange de manières extraordinairement diverses. Et la sexualité occupe dans ces systèmes une place très variable, de centrale à marginale. La centralité du sexe n’est ni une obligation ni une garantie de bonheur. C’est même peut-être l’inverse qu’il faudrait avoir en ligne de mire : partir d’attentes modestes pour pouvoir se réjouir des petites avancées ».

 

Alors que faire ? que penser ?

Le couple doit trouver ses propres arrangements, dit l’auteur. Trahir, s’ouvrir, parler, discuter, négocier, et choisir.

« La parole doit se libérer avec force, même si ce n’est pas facile […] Car le refoulement, le silence, le sacrifice finissent par créer l’habitude du refoulement, du silence, du sacrifice et par rendre toujours plus compliquée l’expression d’un non-consentement. Le couple s’installe dans une routine qui masque l’insatisfaction des deux partenaires. Situation dangereuse en ce qu’elle peut engendrer une dégradation encore plus poussée de la relation […] Ce travail des couples sur eux-mêmes restera difficile tant que les fables modernes de la sexualité ne seront pas déconstruites. Telle est la première urgence : dire la vérité sur ce qui se passe dans de nombreux couples. Ce simple fait pourrait déculpabiliser beaucoup de femmes. Cela permettrait aussi à beaucoup d’hommes de comprendre que ce ne sont pas eux en tant que personnes qui sont rejetées. Le chantier qui s’ouvre devant nous est gigantesque, mais enthousiasmant. Nous devons respecter l’autre dans le couple, entendre sa diversité. Et, malgré les divergences, les blocages, les non-dits, tenter avec bonheur et insouciance de faire (un peu) mieux l’amour ».

 

Voilà, je vous avais dit que cela vous ferait plaisir, une petite rentrée sociologique !

 

Jo la frite

PS : Sur des sujets similaires, lire Au-delà de la pénétration de Martin Page et King Kong Théorie, de Virginie Despentes

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