2e place concours de nouvelles – Cholà, de Christophe Gauthier

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Les colons ont de la stratégie mais les yeux leur manquent. Pour la traque, ils sont allés tirer les Indiens de la forêt, ceux qui vivent au fond, non loin des grandes exploitations forestières qui nous ont délogés. Ce sont les plus anciens, ceux qui ont appris à nous sentir et à nous tenir à distance. Le moindre soldat lancé à notre poursuite a besoin de son bataillon de chamans et d’interprètes. La forêt et les désertions les ralentissent, nous prenons de l’avance, mais ils tiennent le rythme à coups de menaces et d’alcool. Ils sont sur nos talons. Nous sentons leur souffle brûlant sur nos nuques impalpables.

Nous suivons une cargaison de bois à destination de Manaus, et là, nous sautons sur un de ces bateaux de croisière qui descendent l’Amazone. Les soldats restent à quai, nous descendons dans la soute.

Le bateau berce la masse à peau claire qui lésine sur le pont. Leurs talons raclent les planches comme les sabots d’un troupeau. Des familles de notables, enfants de colons, administrateurs, propriétaires de petites mines, qui fuient en silence le mal qui les frappe depuis peu. Accoudés au bastingage, leur regard sarcastique s’est éteint. Ce n’est plus seulement l’affaire des sauvages. Les hommes scrutent l’eau verte, dubitatifs.

Les plus riches se terrent dans leurs cabines. Soulagés de s’éloigner du rivage, ils pensent avoir laissé la fièvre dans la forêt profonde. Aucun d’eux ne se doute qu’elle regarde à travers le hublot par-dessus leur épaule. Assis au pied de leur lit, nous admirons leur sommeil, cette faiblesse miraculeuse pour nous qui ignorons le repos. Ils ronflent et s’essoufflent sous nos baisers invisibles. Paralysés dans leurs draps rances, ils suent et grelottent. Le bateau glisse dans la nuit, leurs cœurs s’épuisent et nous étanchons notre soif. Il faut se rationner pour ne pas nous signaler. Picorer les corps offerts jusqu’à l’arrêt suivant, où nous irons vider des marins ivres avant de sauter sur un autre navire jusqu’à un autre port.

Nous n’avons pas de but. Nous ne connaissons pas d’autre direction que celle du prochain hôte. Nous nous aventurons de plus en plus loin hors de la forêt parce que plus les arbres sont rares, plus les hommes sont nombreux.

Le bateau fait plusieurs arrêts dans des ports secondaires. Les populations y sont clairsemées et les bateaux rares. Nous sentons les chamans proches. L’armée remonte le fleuve avec nous, tapie dans la jungle. Des jumelles guettent le navire depuis la lisière. Nous sommes coincés à bord. Obligés de puiser dans les mêmes organismes plusieurs semaines de rang, des stigmates fleurissent sur les chairs. Une femme raconte à l’heure du thé que son mari, un obèse marchand de caoutchouc de la région de Santa Luzia, visage rouge et bouche luisante comme un beignet, ne peut quitter le lit. Il se réveille toutes les heures en suffoquant et ne retire aucun repos de son sommeil. Deux jeunes portugaises, pâles et languides jumelles de douze ans, dépérissent à vue d’œil. Leurs poignets fondent comme de la neige au soleil, s’épanche leur mère auprès de son confesseur. Un commissaire aux comptes du Port de Manaus raconte à sa table de bridge qu’il est épié le soir quand il lit la Bible. Ses partenaires le considèrent avec angoisse. Une dizaine de cas d’épuisement inexplicable ou de démence paranoïaque font les gorges chaudes. Le capitaine lui-même, éreinté sans raison, se serait mis en quarantaine au fond de la cale. La peur que l’épidémie ne se soit déclarée parmi eux contraint le seul médecin à bord, interne juvénile rapatrié d’une clinique incendiée par les autochtones, à examiner les malades. Les consultations ne révèlent rien. Il applique quelques saignées, interdit la consommation d’alcool blanc, prescrit du vin cuit et questionne l’alimentation des passagers. « Nous manquons de vitamines, il faut des fruits sur ce navire ! ». À l’arrêt suivant, il fait charger cajus, caramboles et bacuris par caisses entières. Les fruits remplis de coton doucereux rencontrent peu de succès et la cargaison pourrit dans les soutes. Mais le vin cuit revient en grâce. Nous tenons notre bouche et ne posons qu’avec la plus grande parcimonie nos lèvres sur celles des passagers. L’état général s’améliore comme nous dépérissons, mais personne ne parle plus d’épidémie et le navire vogue sans encombre vers l’embouchure du fleuve.

La forêt élastique s’écarte, l’Amazone s’élargit et nous rentrons dans le delta. Au loin l’océan bleu. Le navire accoste à Macapa pour transférer sa cargaison humaine vers les lignes transatlantiques. Le port apparaît par intermittence dans la forêt de mâts, de voiles et de cheminées qui glissent sur l’eau. Nous dérivons entre d’indolents navires, si grands que notre embarcation serait pour eux un canot de sauvetage. Ils abandonnent les quais et glissent comme des éléphants dans le couchant, le ventre farci de bois rares et de minerais précieux.

Nous stationnons le long des docks et l’agitation gagne les passagers. Ils s’agglutinent sur le pont et jouent des coudes une heure avant le débarquement. Nous nous tenons au milieu d’eux, respirant leur souffle enivrant sans les toucher, sur le point de défaillir. Une fois sur terre, nous devrons trouver de quoi nous nourrir avant de trouver une embarcation faisant voile vers l’autre bout du monde. Nous devrons être rapides. L’armée est arrivée avant nous et la ville pullule de chamans à nos trousses.

Malgré l’empressement des passagers qui s’invectivent en se rotant les uns sur les autres, nous débarquons les premiers. Une fois sur la terre ferme, nous filons comme le vent sur les pavés vers la ville haute et les quartiers perdus. Serpentant au ras du sol entre les pensions en ruines et les tavernes clandestines, nous nous enroulons avec ivresses autour des chevilles et des cous des marins, des dockers et des entraîneuses, remontant jusqu’à leur bouche pour goûter leur haleine et la profondeur de leur âme. Qu’elles soient vertueuses ou pourries c’est leur parfum qui nous attire. Ces quartiers farcis de vices et de remords, de vies brisées et rebrisées mille fois sont pour nous pareilles aux églises de la plus haute ferveur : des festins à ciel ouvert. Après un examen minutieux, nous trouvons la bouche d’où s’échappe l’odeur la plus finement décomposée, tout au fond d’une ruelle sous un bec de gaz éteint. Nous nous glissons entre les bottes d’un monte-en-l’air, accroupi culotte baissée au-dessus d’une flaque de merde chaude, et remontons entre ses cuisses, le long de son sexe broussailleux, de son ventre flasque jusque sous sa chemise et vers son cou. Face à son visage et ses yeux écarquillés, nous plongeons au fond de sa gorge pour extraire son principe vital, cette âme faite de la même matière que nous, et que ses sens ignorent. Il étouffe et tombe à la renverse contre le mur d’un gourbi borgne. Nous sentons notre faim s’apaiser un peu, quand une présence hostile se matérialise brusquement derrière nous. Nous tournant vers la ruelle, nous voyons cinq soldats de l’armée portugaise, sabres au clair, autour d’une jeune indienne arborant les décorations rituelles des chamans. L’indienne jette dans notre direction une poignée de pigment rouge, du bois brésil réduit en poudre. Le nuage de sang se déploie dans l’air et flotte un instant, instant pendant lequel l’indienne craque une allumette qu’elle lance à son tour. Le nuage s’embrase et les cendres retombent comme une pluie fine et brûlante sur nos épaules. Le sortilège habilement exécuté nous surprend et nous contraint, conformément au rite ancestral des indiens Tihula, à connaître l’expérience douloureuse de la matière solide. Nous sentons les atomes de notre corps changer de disposition, se lier, et notre être se solidifier jusqu’à renvoyer la lumière. Sous le dernier rayon oblique, nous apparaissons aux soldats.

Ils sont prêts à charger. Sur l’ordre de l’indienne, ils se précipitent vers nous, mais lorsque nous nous redressons et qu’ils doivent lever le visage vers la masse écailleuse qui les domine de deux bons mètres, ils s’arrêtent net, puis reculent prudemment. La jeune indienne les exhorte à combattre, ils la regardent et hésitent. Nous nous penchons alors vers eux, et lorsque nous sommes assez prêts pour voir notre reflet bleu danser dans leurs yeux humides, ils se retournent et détalent. La nuit s’est brutalement abattue sur l’impasse. Le monte-en-l’air dans notre dos, reprenant quelques forces, disparaît en rampant sous un tas de panières vides. Il ne reste que nous et la jeune chamane. Nous avançons vers elle sans nous soucier de la main qu’elle tient repliée dans le prolongement de son bras. Elle nous fixe d’un air farouche pendant que nous nous approchons, jusqu’à ce qu’il soit trop tard : elle déplie sa main dans laquelle luit un poinçon d’obsidienne à manche d’argent. Elle arme le bras et d’un arc de cercle nous barre la poitrine d’une brûlure intense d’où s’écoule une mélasse aussi bleue que la nuit tout autour. Horrifiés par la blessure et pris de panique, nous faisons demi-tour et prenons la fuite à travers les balles de cannes à sucre et les caisses de bouteilles vides, dévalant la pente jusqu’au port aussi vite que possible, indifférents aux visages qui se retournent sur notre masse monstrueuse. La chamane se lance à notre poursuite, et manque de nous rattraper. Un second coup de couteau nous frôle le dos, mais nous réussissons à la semer un instant en plongeant dans les égouts. Nous finissons par atteindre le quai, et quand elle nous y rejoint, nous sommes suffisamment loin pour prendre notre élan et sauter vers un bateau en partance. Nous étirons notre corps dur et élastique et plantons profondément nos dents innombrables dans la coque blanche d’un énorme trois-mâts. Accrochés à côté de l’ancre, nous sentons le vaisseau dériver lentement dans la nuit noire.

L’indienne s’arrête le souffle court tout au bord de la jetée et regarde le bateau larguer les amarres. Elle fait alors sauter le poinçon dans sa main, la lame retombant à plat dans sa paume. Elle se penche et ajuste son tir en faisant balancer son bras comme un pendule. Le projectile quitte sa main et tournoie dans l’air nocturne, découpant l’espace qui grandit entre nous. Le poinçon nous perce la peau à la base du dos. Dès cet instant, nous sentons s’épanouir autour de ce point brûlant une tache sombre. Nous reconnaissons immédiatement la mort, ce privilège de la chair.

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De Paul Massant, 10 rue des Castillans, Le Havre

À l’attention de Guy De Lehora, dispensaire pénitentiaire de Cayenne, Guyane Française

Le 5 avril 1887

Cher confrère,

Je m’appelle Paul Massant, médecin infectiologue spécialisé dans les maladies tropicales et expert juridique auprès du tribunal de commerce du Havre. J’assiste la cour dans les litiges concernant les quarantaines imposées par les autorités portuaires aux armateurs. Lorsque ces derniers estiment que les mesures sanitaires leur portent un préjudice injustifié, ils saisissent le juge en demande de réparation. J’étudie alors le bien-fondé médical du confinement et les magistrats arbitrent à partir de mes conclusions. Cette tâche me prend habituellement peu de temps. Elle est ennuyeuse et m’amène à croiser des afflictions d’une grande banalité. Je l’exerce essentiellement pour son caractère d’intérêt public, car le résultat des enquêtes donne le plus souvent tort aux compagnies qui poursuivent l’État Français alors qu’elles charrient en parfaite connaissance de cause fièvres et parasites dans leurs soutes. Cependant, une affaire en cours me plonge dans la plus grande perplexité. Il se passe quelque chose d’étrange autour d’un navire brésilien bloqué avec son équipage depuis quelques semaines dans le port du Havre. Un contentieux de prime abord banal me met en échec, et je suis obligé de faire des recherches infinies sans parvenir à statuer. Les sommes engagées par l’immobilisation forcée grimpent chaque jour, et je n’ose plus regarder les messages que le juge m’envoie quotidiennement pour hâter mon diagnostic. Ce contentieux est en train de devenir un casus belli entre le tribunal et l’association des compagnies de transport maritime qui menacent de retirer leurs capitaux du port. La situation me dépasse, et j’étais sur le point de me dessaisir du dossier quand on m’a signalé un article que vous avez publié dans la Revue du Monde scientifique. Je l’ai d’abord lu comme un texte de plus, mais la description que vous faites des cas de démence repérés dans les provinces d’Amazonie centrale m’a fait l’effet d’une bougie dans les ténèbres. Je me permets donc de vous déranger un instant pour que les parties et moi-même puissions résoudre ce cas et retrouver le sommeil.

Le navire dont je vous parle est arrivé au large des côtes normandes le 29 mars dernier en provenance de Macapa au Brésil. C’est un trois-mâts baptisé Jaero. Le navire transporte deux cents cordes de bois de pernambouc, bois précieux commandé par une teinturerie industrielle établie en aval de Rouen sur les boucles de la Seine. La quarantaine a été décrétée après que les fonctionnaires du port, sans réponse à leurs messages répétés, ont dû monter d’autorité à son bord. Ils y ont trouvé un équipage amorphe, nerveux et anémié. Les hommes étaient tellement faibles que les officiers m’ont confié ne pas comprendre comment le navire avait pu parvenir à bon port. Les marins exsangues étaient allongés à même le sol, respirant à peine sur des couches de fortunes amassées sur le pont. Ils avaient déserté les ponts inférieurs, condamné les accès à la cale et s’étaient réunis avec leurs armes et un peu de nourriture sous une toile tendue comme un chapiteau autour du mat central. Au bruit des bottes sur les planches, certains se sont réveillés en sursaut, et hurlant comme des déments, ont réveillé tous les autres. Ils furent vite tous debout, massés comme des revenants aux yeux translucides autour des officiers sidérés, les suppliant dans mille langues inconnues de les évacuer du bateau. Naturellement, les soldats ont vite compris la situation et ont reculé pour les mettre en joue. Ils parvinrent assez facilement à les contenir et à regagner leurs canots. Mis à part trois ou quatre bougres qui ont sauté par-dessus bord et qui sont aujourd’hui à l’isolement au sous-sol de l’hôpital militaire du Havre, les marins sont restés à bord. Le siège rapidement mis en place autour du Jaero ne s’est pas desserré depuis, et le bateau balance au point précis où il a jeté l’ancre il y a quinze jours maintenant. Depuis, je mène mon enquête pour savoir si c’est à tort ou à raison.

La question ne porte pas sur le mal lui-même. Il est impossible de nier que quelque chose se passe à bord. Les marins décharnés à leur arrivée continuent de fondre comme du beurre au fond d’une poêle. Ils balancent au bord de la tombe, et chaque soir lorsque je monte sur le navire pour les examiner, je crains de voir des cadavres rouler sur le pont. L’agitation nerveuse ne faiblit pas non-plus. Les malades sont agressifs, paranoïaques. Il est difficile de les approcher et je ne monte jamais sans escorte militaire. Un enfant verrait que quelque chose les ronge et les rend fous. Mais la stratégie de l’armateur est de jouer sur un point de détail du règlement portuaire. Dans ce règlement il est écrit noir sur blanc que la quarantaine peut être déclarée dès le premier cas diagnostiqué. Un seul malade suffit à condition qu’il soit indéniablement établi. Or jusqu’à présent je n’ai rien pu prouver, poser aucun diagnostic. Hormis les symptômes d’épuisement et la confusion qui s’aggravent, je n’ai relevé aucun signe manifeste d’infection chez les marins. Le sang, la bile, les urines, ne révèlent rien d’autre qu’une faiblesse extrême. Et le délire peut facilement être imputé au manque de sommeil. Le tableau clinique est vide. L’expert qui consigne quotidiennement mes consultations pour la partie adverse peine à cacher sa stupéfaction lorsque je range mon matériel sans avoir rien trouvé. J’ai l’impression que la situation le préoccupe aussi et qu’il serait prêt à m’aider. Mais son client gagne la partie sans rien faire, alors il détourne les yeux. Le temps joue pour l’armateur : si la maladie n’est pas clairement identifiée au bout de quarante jours, la quarantaine sera levée car considérée comme accomplie de fait, le préjudice réparé et le bateau libre de poursuivre sa route, quelle que soit l’épidémie qu’il nous amène.

Ce qui me fait croire que vous pouvez m’aider, cher confrère, c’est ce que j’ai vu il y a quelques jours dans la cale. Le registre de bord que nous pensions perdu a finalement été retrouvé. Il mentionne qu’avec l’équipage voyageaient trois passagers de croisière : Juan Luppi, prêtre, Marthes et Anne-Lise st Michel, respectivement veuve, fille aînée et unique famille du célèbre général d’infanterie. Les trois personnes sont montées à Macapa mais manquaient à l’appel à l’arrivée du Jaero en France. Le bateau a donc été perquisitionné, intégralement fouillé, et les agents ont trouvé au fond de la cale une pièce fermée de l’intérieur contenant trois corps momifiés, correspondant en tout point à la description des passagers disparus. La découverte macabre nous a soulevé le cœur, mais c’est un détail plus morbide encore qui a attiré mon attention. Un texte, gravé à l’intérieur de la porte par le prêtre. Ce texte assez court décrit ce qu’il s’est passé dans cette pièce. Ce qu’il a fait, ou ce qu’il pense avoir fait. Les évènements autant que son ton m’ont glacé le sang, mais ils m’ont aussi rappelé les cas cliniques de votre article. Le même processus mental semble avoir été à l’œuvre à bord du Jaero que dans les comptoirs de Guyane. Si j’arrive à établir un lien entre mon affaire et la fièvre vampirique que vous décrivez je pourrai établir un diagnostic, aussi mince soit-il. Et alors je pourrais peut-être convaincre le juge de retenir le bateau à quai. J’ai le pressentiment qu’il faut absolument l’empêcher de s’enfoncer dans les terres.

Vous trouverez ci-dessous une retranscription du texte, je vous conjure de me dire rapidement ce que vous en pensez.

 

L’heure et le jour auxquels je grave ces mots me sont inconnus. Le cri des mouettes me laisse penser que nous approchons enfin des côtes françaises. Je suis coincé dans cette cale depuis des jours et je n’en ressortirai probablement jamais. Les marins ont condamné les issues pour me laisser mourir ici avec Cholà. Mais il est sorti. Je le sais parce que j’ai pour la première fois depuis des semaines une sensation d’absolue solitude. Seul avec les cadavres de mes compagnes, aussi raides que les planches de mon cercueil flottant.

Je n’ai pas vu mon reflet depuis des jours. Mes os et mes tendons craquent comme du chanvre. Le souffle qui s’accroche à mes côtes craint le retour de Cholà. J’espère avoir le temps de décharger mon fardeau.

J’ai quitté le Brésil avec Mme st Michel, en tant que directeur de conscience de sa fille Anne-Lise. Malgré la rudesse légendaire de son équipage et l’inconfort notoire de ses cabines, nous avons embarqué sur le Jaero, moyen le plus rapide de rallier la France. Mme st Michel voulait profiter de la situation sanitaire préoccupante en Amazonie pour prendre ses distances avec le négoce et me faire visiter la France. Le temps que la fièvre soit sous contrôle, nous devions faire le tour de ses amis les plus dévoués, renforcer certaines alliances commerciales et me présenter l’évêque de Rouen. « Peut-être qu’un jour, me disait-elle, vous pourrez officier en métropole ». Indien d’Amazonie ordonné prêtre, ma singularité jouait pour moi disait-elle.

Les premiers jours de traversée se sont passés sans encombre. Je me suis tenu tranquille le temps qu’une routine s’installe, puis j’ai prétexté un temps d’étude quotidien pour reprendre mes activités les moins pieuses. J’ai sorti mon nécessaire et j’ai trouvé l’endroit le plus secret du bateau. Le fond de cale où vous lisez ces lignes, geôle hypothétique en cas de délit à bord. Chaque jour après le repas, je descendais pour aligner mes poupées autour d’un autel de fortune et pratiquer les cérémonies rituelles pendant lesquelles je mêle ma foi en notre Seigneur Jésus à la célébration de mes ancêtres. Je n’ai jamais compris la dévotion exclusive, le ciel et les enfers me semblent assez vastes pour contenir les dieux et les démons de tous les peuples. En poussant la porte un après-midi, j’ai failli tomber en glissant sur une mélasse bleu nuit répandue sur le sol. Une sorte de gomme visqueuse à l’odeur musquée de fromage et de fruit pourri. La simple vue de cette substance un peu partout dans la pièce, comme si on avait agité un pinceau, me mit en alerte. Mais ce fut le grognement venu du fond la petite pièce en pan coupé qui me fit basculer dans l’horreur. Un grognement animal et malade. Des griffes raclèrent les parois, une masse se déplaça dans l’ombre et le grondement s’approcha. Il s’arrêta à la lisière du halo de ma lampe, suffisamment proche pour que je sente son souffle froid et haletant, sorti d’une poitrine informe dont la silhouette se soulevait et retombait comme un soufflet crevé. Un bras hérissé d’écailles bleu rentra dans la faible lumière en ondulant mollement. Le tentacule vint poser son extrémité, un bouquet de griffes impossibles à dénombrer, sur ma gorge. J’étais pétrifié. À travers les lames posées comme des rasoirs sur mes carotides, la créature me transmit une vibration sourde, qui se diffusa depuis ma pomme d’Adam jusqu’à l’extrémité de chacun de mes membres. Mon être comprit sans réfléchir ce qu’il venait de lui être dit. Nous étions, la créature et moi, issus du même sol. Elle était blessée, et venait de m’inoculer l’ordre de lui venir en aide. Je suis devenu ce jour-là son esclave.

Pour lui obéir, j’ai commencé par piéger des rats dans les cuisines. Je les lui amenais vivants, les lui livrant tant bien que mal malgré leur panique. Mme St Michel me demandait souvent d’où venaient ses griffures sur mes mains, je lui parlais d’un jeu avec Frisquet, le chat du bord, mais bientôt c’est lui que j’amenais à mon démon tutélaire. Le chat était gras, de la taille d’un petit chien. Il le garda vers lui plusieurs jours. J’entendais les miaulements du pauvre félin quand je rentrais dans la pièce obscure. Chaque jour plus faible, jusqu’à ce qu’il se taise définitivement un soir. Dans le silence revenu, uniquement rempli du souffle de la bête, l’évidence me frappa : il restait plusieurs semaines de traversée et plus un animal à bord. Le démon qui n’était pas guéri exigerait plus. Le bras élastique s’étira une nouvelle fois jusqu’à moi, et sa vibration me parla de nouveau. Il me fallait lui fournir un humain, faute de quoi le démon se nourrirait de moi.

J’ai passé la nuit suivante à réfléchir à une façon d’attirer des marins au fond de la cale, puis les jours suivant, je m’essayais aux techniques échafaudées. Aucune ne fonctionna, et je n’étais pas assez fort pour contraindre un seul de ces gaillards. Il devint rapidement évident que je ne pourrais satisfaire le monstre qu’avec une de mes accompagnatrices. Ne pouvant me résoudre à envoyer en enfer l’enfant dont j’avais la charge, je décidai de m’attaquer à sa mère. Son embonpoint pourrait probablement le satisfaire plusieurs jours, et nous n’étions plus qu’à deux semaines du Havre. Usant du prétexte fallacieux de célébrer une messe de carême pour le capitaine, quelques officiers et elle-même dans une chapelle dressée pour l’occasion, je l’entraînais au fond du bateau. Quand elle pénétra dans la pièce, elle se retourna vers moi en s’étonnant benoîtement que la pièce fût vide. Je la poussai alors violemment vers l’ombre où un tentacule lui enserra la taille. Je vis son visage et ses bras tendus vers moi disparaître dans le noir. Son supplice dura plus de dix jours. Je ne rentrais pas dans la pièce, mais quelle que soit l’heure à laquelle je collais mon oreille contre la porte, je l’entendais soupirer de douleur. Puis son souffle cessa.

Quand je n’étais pas en bas, je restais dans la cabine de sa fille, lui tenant la main pour la consoler de la disparition de sa mère. J’avais soudoyé un marin pour qu’il affirme l’avoir vu tomber à la mer. Aussi elle était morte pour nous bien avant que son calvaire ne cesse. Étonnamment, la présence physique du démon diminua après cet épisode. Quand je rentrais dans la geôle, je ne voyais plus bouger ce corps énorme aux contours luisants. Il n’y avait plus qu’une sorte de voile, comme une gaze, qui semblait flotter autour de ma lanterne. À quelques jours de la côte, persuadé que je n’aurais plus à sacrifier d’autre vie pour le satisfaire, je voyais ce corps disparaître avec soulagement, bien qu’une sensation pesante le remplace. L’impression d’avoir sans cesse à mes côtés un être malveillant, impalpable et avide. Un regard constamment sur la nuque. Un souffle dans l’oreille. C’est sous cette forme que le démon me fit sa communication la plus terrifiante. Un soir que je déambulais sans but sur le pont, je m’accoudai au bastingage et guettai les côtes en rêvassant. Je sentis alors une bouche invisible se poser sur la mienne et se mettre à aspirer en moi quelque chose dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Ni mon sang ni ma chair, mais une substance plus fondamentale qui liait toutes les contradictions de mon être et dont le monstre semblait lui-même constitué. En sentant mes joues se creuser et mes yeux s’enfoncer dans mon crâne, je compris qu’il aspirait mon âme. Le message était clair. Il viendrait chercher en moi ce qu’il lui manquait encore si je ne lui fournissais pas une autre source d’énergie pour parfaire sa guérison. Lorsqu’il me libéra, une vague de terreur me fit perdre le contrôle de mon être. Je courrai comme un poulet sans tête jusqu’à l’escalier, au milieu des marins qui évitaient scrupuleusement mon contact depuis que le secret de la mort fictive de Mme St Michel s’était éventé. J’étais un assassin aux yeux de tous, et je portais le mauvais œil sur le bateau. Je descendis en catastrophe jusqu’aux appartements d’Anne-Lise qui, épuisée par le chagrin, dormait vingt heures par jour. Mon arrivée à son chevet l’apaisa. Ses traits se relâchèrent, son front plissé redevint lisse, et dans le maelstrom de corruption où je m’enfonçais sans honte depuis des semaines, il me resta assez de cœur pour pleurer à chaudes larmes en l’enveloppant dans une épaisse couverture. Je pleurais encore en la soulevant, en la portant jusqu’à la petite pièce sombre dont je poussai la porte du bout du pied. Et je pleurais toujours en ressortant après l’avoir laissée seule sur le plancher. Je ne suis revenu dans la pièce qu’après plusieurs jours. L’obscurité était vide, à l’exception des corps alignés sur le sol comme des mues de couleuvres. Sur le pont, le sommeil des marins se troublait déjà et ils commençaient à maigrir. Je les entendais me maudire et me suis barricadé ici pour éviter qu’ils ne me jettent à la mer. J’ai baptisé la présence qui vient chaque soir me visiter et boire mon âme à même ma gorge. Je l’appelle Cholà, du nom du démon vampire des indiens Tihula. Le mangeur d’âme, qu’eux seuls peuvent voir et combattre.

Juan Luppi

¤¤¤

Le 7 mai 1887

Les voiles dégringolent du haut des mâts et claquent au vent. L’équipage lève l’ancre et le superbe trois-mâts brésilien admirablement propre et luisant glisse vers l’embouchure de la Seine. Un petit remorqueur et deux goélettes anglaises l’attendent pour remonter vers Paris.

À moins d’un kilomètre de là, Paul Massant a bondi hors de chez lui après avoir lu le pli qu’il vient de recevoir de Guyane. Il s’arrête à bout de souffle au sommet de la côte St Adresse et regarde le bateau larguer les amarres.

Son poing se desserre et le vent arrache à ses doigts le message de De Lehora.

Ici tout est perdu. Brûlez le bateau et fuyez. Guy

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