3e place concours de nouvelles : Archibald, de Sonia Jiménez-Zurdo

 

 

 

photo-1605600659908-0ef719419d41

 

Il n’était pas né sous une bonne étoile. Archibald Rubau du Merac le savait depuis le jour où sa mère Anne-Sophie Germain l’avait abandonné un matin après lui avoir donné le sein et flanqué dans la grande poubelle de la cuisine, comme un paquet de yaourts périmés.

Antonio, le nouveau jardinier, fraîchement arrivé en Gironde et nouvellement employé au Château de La Pétoche, avait été l’élément perturbateur. Bien que ne maîtrisant pas encore la langue française ni le langage raffiné quoique parfois rustre de Madame Anne-Sophie, il eût trouvé très étrange le désir effréné de Madame de venir régulièrement se frotter sur son dos en le tenant par la taille alors qu’il était en plein labeur du désherbage. Les Français avaient une drôle de manière de se saluer. Les petits cris poussés de Madame et ses gémissements scandés par la même phrase répétée comme un mantra : « Je te veux Antonio, oh Antonio je te veux ! Mmmm Prends-moi et baise-moi ! » finirent par intriguer le beau brun hispanique qui jusqu’à présent avait gentiment repoussé les avances de Madame par une phrase qu’il avait apprise par cœur dès son arrivée en France : « Mer- ci Madam yé suilapourrvou é pourr tou » Il répondait courtoisement par un baiser sur la main fine et blanche de Madame et s’activait comme un fou à passer la tondeuse et à tailler les haies le plus vite possible, pensant pouvoir assouvir les besoins urgents de la maîtresse de maison. Mais, après quelques mois de travail acharné, fatigué de répéter son mantra à lui : « yé suilapourrvou é pourr tou » et après consultation du mot baiser et du verbe vouloir dans un dictionnaire bilingue, Antonio comprit enfin la double signification du verbe baiser de la langue française et constata que Madame ne le voulait pas que dans son jardin. Décidément, que cette langue était complexe à ses yeux ! Puis, naturellement et très rapidement, entre baisers volés sur les mains et joues de Madame, entre galipettes et cache-cache aromatisé dans le potager, tantôt dans les vignes, sous les grappes de raisins tantôt dans les caves, sur les bouteilles de grands crus du Médoc, et après une trentaine de mots nouveaux trouvés dans le dictionnaire du bel étalon ibérique, les deux tourtereaux finirent par s’accorder et prirent la poudre d’escampette, une nuit de pleine lune. Anne-Sophie avait plié bagage non sans avoir laissé un petit mot tendre sur sa commode adressé à son cher époux : Va te faire foutre, petit con !

Archibald n’avait qu’une photo de sa mère, celle où elle était assise sur un banc du jardin, devant un château trop grand pour elle, les jambes croisées, le regard perdu. Sa belle-famille ne l’avait jamais appréciée. « Je vous l’avais dit qu’il fallait se méfier des Germains et de cette folle ! Quand on porte un tel nom en France, c’est louche ! » martelait tous les jours la doyenne du château, Madame Alice Rubau du Merac. « Qu’elle aille au Diable, cette traînée ! ». Archibald n’avait jamais connu sa mère et les seuls mots réservés à cette inconnue étaient des insultes et des malédictions de toute la belle-famille, qui d’ailleurs avaient fini par s’exaucer puisqu’ils apprirent cinq ans après, par une amie d’enfance de notre aventurière volage, qu’elle travaillait désormais dans une ferme en Normandie avec des vaches auprès de son bel Antonio, toujours aussi amouraché de sa Madame. Elle qui n’avait jamais travaillé de sa vie ! Un malheureux accident mit fin à son escapade champêtre car elle finit étouffée le nez dans le cul d’une vache qui l’absorba comme un suppositoire, après avoir glissé sur une bouse de vache et s’être frappée violemment la tête contre un poteau, devant son pauvre Antonio impuissant et ahuri face à Dame Nature. « ¡ Qué vida de mierda ! » c’est ce qu’il dira à sa famille, une fois rentré bredouille dans son pays natal. Adiós le pays de la baguette et du bon vin. Sans se retourner, il versa une petite larme quand son bateau mit définitivement les voiles, au large des côtes normandes.

Heureusement, au Château de La Pétoche[1], on avait évité le drame grâce aux bons et loyaux services de Samantha la cuisinière qui avait trouvé Archie le petit nourrisson dans la poubelle du cellier presque asphyxié et recouvert d’épluchures de pommes de terre du gratin de la veille. Il y avait survécu plus de douze heures. Sans pleurer ni couiner. Il s’était endormi et il avait même ronflé, raconta Samantha. C’est ce petit ronronnement étrange qui l’avait intriguée. Il avait le nez encombré de légumes et de mucosités mais il avait survécu. Un miracle ou un instinct de survie. Anne-Sophie avait pris soin de bien cacher sa progéniture, persuadée que personne n’y mettrait son nez dans cette poubelle mais c’était sans compter sur la méticulosité et l’acharnement de sa jeune employée écolo qui répétait inlassablement qu’il était temps de commencer un compostage dans ce château. Un gâchis total de jeter autant de nourriture dans une poubelle. « Ah ça oui ! Si c’est pas du gâchis, bon de Dieu, que de jeter même son bébé dans c’te poubelle ! » dira-t-elle plus tard à ses nouveaux employés qui ne l’écoutaient même plus raconter inlassablement cette histoire de poupon abandonné dans une poubelle.

Le petit Archie avait à peine trois semaines et sa vie commença ainsi entre la folie d’une mère irresponsable, un compostage raté et l’indifférence totale d’un père qui, l’estomac plein, ne s’était même pas aperçu de toute la matinée de l’absence de son fils, trop affairé à compter ses timbres de collection. Lui qui croyait que sa chère et tendre Anne-Sophie était partie avec son fils et le jardinier. Le voilà qu’il devenait brusquement le seul responsable légal de son fils qui, en plus, n’avait aucune ressemblance physique avec lui puisque Archie avait la peau très mate, les yeux bleus et les cheveux frisés. Quand la peau d’Archie se colora davantage à ses huit ans, il dut se rendre à l’évidence que cet enfant métis de plus en plus chocolaté n’était pas de lui. Trop orgueilleux pour le dire en public ni même à Archie, il disait fièrement, à qui voulait bien l’écouter et le croire, que son fils avait ses yeux et son front, le front des Rubau du Merac et que sa couleur de peau n’était qu’une histoire de gènes. « Après tout, nous avons eu de grands aventuriers dans notre famille qui ont parcouru même l’Afrique et l’Amérique latine. »

L’enfance du petit Archie fut tourmentée et son adolescence un fiasco pour toute la belle-famille qui décidément regrettait de l’avoir sauvé ce jour-là de l’asphyxie des épluchures de pommes de terre. Rien ne l’intéressait, pas même les filles, ni la musique ni le sport, et encore moins les vignes de la propriété. Quand son père suggéra de l’envoyer en pensionnat après deux échecs au baccalauréat, il lui répondit en hurlant tel un chanteur métalleux aux cheveux longs et à la voix mutante et cassée : « Tu me casses les couilles, tu fais chier ! » Et quand Alice, la doyenne de la famille s’y mêla et insista sur l’importance des études et du bac. Archie simula une masturbation sur son pantalon en vociférant de plus belle : « Je m’en bats les couilles, tu vois la vieille ce que je fais avec ton bac ! Tu sais où tu peux te le mettre ! »Prononcer ces mots chez les Rubau du Merac était insupportable pour les oreilles chastes de la vieille dame. La pauvre Alice en eut un tel choc qu’elle en perdit son souffle et eut une attaque cardiaque mortelle quelques heures après cette lamentable discussion. Les employés de Madame Alice disaient encore vingt ans plus tard que le petit Archie était un monstre, le démon incarné. Son père préféra parler de circonstances atténuantes et d’un malheureux accident. Sa pauvre mère était âgée et souffrante, la vie en avait décidé autrement pour elle. Paix à son âme.

Archie n’obtint pas le bac mais il se maria avec une fille catholique de bonne famille qui lui donna huit merveilleux enfants. La prunelle de ses yeux. Ah, la descendance des Rubau du Merac était bien assurée. Gabin, le petit dernier et Charlotte l’aînée étaient ses préférés. Les deux plus effrontés et les deux seuls à avoir la peau couleur café au lait. Allez savoir pourquoi ! Les gènes, disait le grand-père gâteux et naïf. Les beaux-parents d’Archie l’avaient chaleureusement remercié d’avoir demandé la main de leur fille Esther qui était boiteuse depuis sa naissance et atteinte de surcroît d’un strabisme aigu. Aucun prétendant n’avait sonné à sa porte ; c’était un beau geste d’amour disaient belle-maman et beau-papa. Archie ne l’aimait pas vraiment et il ne l’avait jamais aimée à vrai dire, mais il avait trouvé que le manque de symétrie et d’harmonie dans les jambes et le déséquilibre des yeux de sa dulcinée lui donnaient une rare élégance et un charme indéniable. La fragilité et l’instabilité de sa démarche faisaient d’elle un être exceptionnel non conforme aux règles. Une anomalie. Ils étaient à leur manière deux cabossés de la vie, une table bancale à eux deux qui pouvait à tout moment s’effondrer et se briser.

Archie n’inventa pas l’eau chaude au Château de La Pétoche, beaucoup disaient de lui qu’il était bête comme ses pieds et aussi un feignant. Il ne mit pas les mains dans le cambouis pendant de nombreuses années, vivant confortablement de ses rentes, sans chercher à toucher un seul raisin de sa propriété, qui tomba finalement en ruine, après la mort accidentelle et inexplicable de son père durant le cours d’équitation de Gabin. Il avait voulu apprendre à jouer du piano mais les premières notes lui brouillèrent la vue et affolèrent les touches noires et blanches de l’instrument vénéré de Mozart dont l’esprit lui suppléa d’abandonner. Il était vraiment empoté, incapable de faire quoique ce soit de ses mains ni de ses pieds.

Et pourtant, Archie avait été un rêveur depuis toujours. Il en avait lu des livres en cachette pour s’évader. Qui aurait soupçonné que le petit Archie lirait un jour les livres de la grande
bibliothèque familiale de ses ancêtres ? Le tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne le
bouleversait, Marco Polo le téléportait vers les merveilles de la Chine et vers la route de la soie,
le Journal de bord de Christophe Colomb le fascinait même après avoir relu certains passages plus de trente fois. Personne ne le savait dans la famille pas même sa chère épouse boiteuse qui semblait de plus en plus radieuse depuis que son kinésithérapeute se déplaçait à son domicile et qu’ils passaient ensemble trois à quatre jours par semaine. On remarquait même moins son strabisme. Archie rêvait de prendre le large et de partir très loin vers de nouveaux horizons. Quel triste sort sa vie ! Il avait toujours détesté cette prison fortifiée mais il n’avait jamais pu s’en détacher, telle une superstition en pensant au destin de sa défunte mère. Combien de fois dans la nuit avait-il pris son baluchon et franchi le portail de la demeure du château de la Pétoche ? Il avait cessé de les compter. Il foulait quelques pas maladroits en titubant sans savoir où aller mais il rentrait aussi vite en courant pris de spasmes et de coliques aiguës qui le conduisaient la plupart de temps à se soulager au plus vite dans les toilettes du rez-de-chaussée.

Ses enfants grandirent puis partirent tous l’un après l’autre[2], laissant Archie seul comme une huître dans ce grand château délabré dont plus personne ne parlait, pas même les vieux villageois ni les quelques touristes anglais de la région. Le château de La Pétoche était aujourd’hui un vestige et Archibald Rubau du Merac en était désormais le vieux doyen châtelain solitaire.

Il n’était pas né sous une bonne étoile, ah ça non ! Sa nourrice le lui avait bien souvent répété. Cette nuit, la pleine lune allait le border dans son lit jusqu’à son dernier souffle. Il rêva de voyages, d’aventures dans les océans et en forêt amazonienne. Il se laissa porter par les courants de la marée, par le vent, l’odeur du jasmin des jardins méditerranéens, les tourbillons de feuilles rouges du Canada et la brume des pays nordiques. Sa vieille âme trop fatiguée lui fit un dernier clin d’œil et lui promit que sa prochaine vie serait bien plus belle et sous une meilleure étoile. Et, il y crut !


[1] Le nom de La Pétoche remonterait au XVIII ème siècle, d’un ancêtre de la famille Rubau du Merac, inventeur et précurseur de la pétoche, une petite chandelle en résine. Les mauvaises langues du village en donnent une tout autre version moins glorieuse et racontent que Jean Rubau du Merac dit La Pétoche avait lâchement déserté les tranchées lors des premiers combats de la première guerre mondiale en s’automutilant et en simulant une blessure grave à la main droite. Il ficha le camp dès les premières balles. Il fut rapatrié sur les côtes normandes puis emmené dans un hôpital en Angleterre. On le décora plus tard de moultes médailles pour sa bravoure exemplaire, sa plus grande fierté. 

[2] y compris Esther qui fit des progrès tellement spectaculaires dans l’agilité de ses jambes qu’elle partit un jour du château, en sanglots et en courant mais sans boiter ni loucher.

Aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Metaphysique |
Bouquinsprlefun |
Famillerecompose |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Dans ma tête...
| outlander
| C'est écrit ... Par D...