Nouvelle lauréate concours 2022 : L’oeil de feu, de Jean-Jacques LAPIERRE

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L’œil de feu

 

L’orage s’éloigne. Un vent frais disperse une pluie fine et éparse. Un arc-en-ciel en profite pour s’enraciner en mer. Le temps progresse maintenant vers le calme. Abrité sous le toit plongeant d’un hangar où est entreposé du matériel de pêche, Jacques regarde émerveillé un bateau sortir du port de Barfleur. Il grelotte. Il devrait être à l’école. Il n’aime pas sa maîtresse ni les élèves de sa classe qui le surnomment le boiteux. Sa mère le grondera mollement, et son père harassé par ses sorties de pêches journalières ne prête déjà plus attention à ses fugues répétées. Fils unique, Jacques rêve sans cesse vers le large. Il veut naviguer comme tous les marins de sa famille. Mais il ne reprendra pas le métier du père. Son pied bot l’empêchera de manier les râteaux à dents pour draguer les fonds parsemés de « la blonde » ou de récupérer les casiers pleins d’étrilles, tourteaux et homards. La mer nourrit, elle fascine aussi, derrière l’horizon se cachent les mystères de son cosmos. Cet univers est interdit à Jacques. Il ne peut que l’effleurer sur la côte, à son grand désespoir et celui de sa famille. De quoi vivra-t-il ? Claudiquant, il ne pourra jamais embarquer, aucun équipage ne voudra de lui pour remonter les chaluts. En cet après-midi plein d’humidité, Jacques vient défier le réel armé d’un trident qu’il a confectionné. Avec une branche de hêtre terminée par un faisceau de trois lames de couteau bien attachées, il s’imagine l’égal de Poséidon. Longeant la jetée, il s’aventure dans les blocs de rochers qui font mine de protéger le port ; le minéral se sait vulnérable au déchaînement des eaux. Il avance prudemment, prenant garde où il pose son pied bot pour garder l’équilibre. À dix ans, sur la carte de son réel ne figure que des nouveaux mondes sans frontières. Il part en quête d’une merveille : un poisson argenté à la chair épaisse et délicieuse. Soudain, sa proie apparaît dans un conglomérat de roches. Pris au piège dans une excavation providentielle remplie d’eau, un bar majestueux attend immobile sa délivrance par la fin de l’étal. Au-dessus de lui, Jacques arme son bras et d’un geste vif le transperce. Brandissant son trophée, il crie de joie face à la mer qui devient rancunière quand on la dépossède de sa création.

Depuis le phare de Gatteville, les années ont passé. Jacques vient de nettoyer l’œil de feu posé en haut de la colonne de granit. Il contrôle également le bon fonctionnement des turbines électriques qui alimentent en rayons l’iris de verre. Surplombant un premier sémaphore, le phare long de soixante-quinze mètres porte sa voix lumineuse pour avertir les navires des menaces cachées du raz. Dans l’un de ces passages étroits des courants prédateurs guettent les navires pour les enlacer et les projeter sur des écueils acérés.

Le soir prend ses marques. Les premières bourrasques poussent vers la péninsule des heures impétueuses. Cette nuit, des nuages énervés coifferont le visage de la Lune. Seul le phare tissera un lien de confiance entre la terre et l’océan. De ses trois cent soixante marches comme autant de jours dans une année, le monument défie le temps et les tempêtes. Jacques a fini sa veille. Il referme la lourde porte d’entrée puissamment rivetée pour rejoindre la maison de plain-pied adossée au sémaphore, allouée au gardien et sa famille.

Reclus dans sa chambre, Louis entend son père rentrer dans la grande pièce carrelée qui sert de salle à manger et de cuisine. Il ne dort pas. Il a peur. Ses coups pourraient s’abattre comme une vague scélérate. Contre Marie, sa mère. Contre lui. Contre eux qui forment un même équipage dans cette maison de pierre. L’alcool l’a conquis. Pris dans le malström de l’addiction, Jacques sombre corps et âme. Marie prépare un repas libérant un parfum d’oignons dorés. Il passe derrière elle, en silence, comme un requin, d’un pas lent et souple. Fausse nonchalance, il cherche sa bouteille. Il ouvre le placard, sa bouteille de vin trône sur l’étagère. Plusieurs gorgées. Louis devine la scène, collé contre sa porte close. Aux aguets, il scrute ses pas sur le sol. Marie et Louis espèrent qu’il s’endormira rapidement. Demain matin, elle partira avec son fils. Ils ont préparé leur fuite depuis un mois. Jacques passe devant la pièce où il confectionnait des modèles réduits de bateau. Il les enfermait dans des bouteilles de verre ou des grosses ampoules usagées du phare. Mais depuis que ses mains l’ont abandonné, ses doigts ont perdu la précision du geste qui lui permettait de miniaturiser le monde maritime. Marie s’accroche au bord de sa cuisinière, elle se désaxe doucement pour l’observer. Jacques se fige bras ballants, la bouteille de muscadet dans sa main droite. La pluie se fait entendre sur le toit. S’il se déchaîne, il pourrait faire échouer leur plan en brisant de rage les trois dernières maquettes de la Blanche Nef, navire célèbre à Barfleur pour avoir sombré jadis avec des Comtes normands à proximité du phare. Sa tête chauve paraît baissée. La peau du cou semble tendue, mais son bourrelet de gras sous son crâne se reforme. Il ouvre la porte et disparaît dans son antre pour s’échouer, sans fracas, désarticulé par l’alcool. Marie et Louis retrouvent l’espoir de partir aux premières lueurs. Rester, c’est mourir un peu chaque jour.

Marie a dû se marier avec Jacques.

Une soirée entre jeunes qui fêtaient l’été dans le val de Saire chauffés par le désir, où l’unique préoccupation était pour le moins de plaire. À essayer d’être une femme. À jouer les hommes. Il existe des rencontres qui ne sont que des faucheuses de bonheur. Aucun phare ne les prévient, la chance devient la seule alliée pour les contourner. Marie en fut privée. Et de chance, et d’amour. Son initiation de femme se passa dans un champ. Au début cela lui parut normal, les baisers humides et avinés de Jacques. Marie était une feuille d’or. La clairvoyance n’était pas de saison. Et après tout un baiser ? Elle lui a tout donné. La frustration rend le sang acide, Jacques a tout pris de ses mains grasses fouillant son intimité juvénile. La réputation devient un capital si précieux à transmettre pour les familles qu’il faut construire des remparts pour la protéger du vrai. Celles de Jacques et de Marie se sont mises d’accord. Enceinte, ils vont donc devoir s’aimer et se marier à l’église Saint-Nicolas. Il faudra que cela fasse une belle histoire. D’autant que Jacques a été recruté pour le poste de gardien du phare de Gatteville, une place inespérée avec une maison de fonction ! Il contemplera la mer d’en haut sans jamais pouvoir prendre le large. Marie aura son diadème : Louis, aux grands yeux azuréens, au visage imprégné de douceur virile et l’âme parcourue d’intelligences multiples. Il lui donnera les rares nitescences de rires et de joies dans l’obscurité permanente de son quotidien. Jacques ne se soucie pas de son fils, il l’indiffère jusqu’au jour où Louis deviendra sa planche de salut.

Restée sans dormir dans la pièce centrale, Marie regarde par la fenêtre. Cette fin de nuit agonise dans les tumultes d’une dépression qui tarde à se retirer. Les songes agités de la Manche forment une houle ample et noire le long du littoral. Sous le joug venteux, des nébuleuses d’écume se dispersent en larmes salées jusque dans la cour jouxtant la maison. Sa respiration s’accélère car les lèvres rosées et affamées de l’horizon commencent à engloutir la nuit. Le départ s’annonce. Louis sort de sa chambre. Il a préparé son sac dans lequel il a mis ses trois répliques remarquables de la Blanche Nef commandées par le maire de Barfleur. Comme prévu, Marie prend dans la boîte de fer-blanc le peu d’argent liquide mis par Jacques pour qu’elle fasse les courses. Lui seul gère l’argent puisqu’il le gagne. Ils en auront assez pour aller en train à Cherbourg. Marie relève le col du manteau de son fils et enfonce son bonnet pour bien couvrir sa tête. Elle prend le sien accroché au portemanteau en bois usé à côté duquel pend la vareuse de Jacques. Elle s’emmitoufle et ouvre délicatement la porte qui fait rempart contre le temps en quête d’harmonie. L’air est parfumé d’iode. Bien qu’en avril le printemps n’arrive pas à se défaire des derniers soubresauts de l’hiver. Une angoisse saisit Marie : s’il se réveillait ? Jacques dort profondément. Habitué aux déchaînements des éléments son esprit ne s’en inquiète jamais. Dehors, l’aube ne réussit pas à laver l’encre noire projetée par la nuit. Marie regarde le signal du phare de paradis réciter inlassablement sa litanie. Ils s’échappent sans plus tarder de cet enfer en prenant la route de Barfleur. Immobiles au sol, des mouettes semblent les fixer telles des phœnix éreintés par le vent.

Jacques dérive dans les limbes de l’ivresse. Assis à la table qui lui servait de plan de travail, il dort la tête posée sur ses deux bras croisés. Devant lui se trouve sa bouteille de vin parmi un pot de colle renversé, des baguettes en roseaux, un flacon de térébenthine, une palette de couleurs séchées, des ciseaux, que du matériel dédié à ses maquettes. Jacques avait la patience de réduire en miniature des navires de toutes sortes. Courant dans la communauté des gardiens de phare, il tenait ce savoir-faire de celui qu’il avait remplacé. Il commença par des modèles réduits de bautiers. Leurs ventes au marché de Barfleur arrondissaient ses fins de mois. Au fil du temps, il s’était fait un petit nom. Il avait même des commandes. Depuis un an d’ailleurs, sa notoriété lui amenait des nouvelles demandes à un rythme soutenu. Sa technique reposait dans ses mains. Parfaitement proportionnées, leurs paumes douces se prolongeaient en doigts fins et agiles. Sans devoir endurer la pêche au large, ni les meurtrissures de l’air salin, leur peau se teintait d’une blancheur virginale. Ses mains étaient simplement belles. Obéissantes, elles exécutaient avec minutie les manœuvres pour insérer à l’intérieur d’une cale sèche de verre les morceaux fragiles d’une carène en bois, ou d’encastrer des voiles qui ne connaîtront jamais le vent. Si les mains décrivaient l’âme de celui qu’elles prolongeaient, celles de Jacques mentaient. Les siennes ne ressemblaient en rien à ce qu’il voulait être : puissant, fort, craint, marin. Il en avait honte. Au bar, il les cachait sauf pour boire. Quand les vrais marins-pêcheurs les exhibaient comme organes de ralliement, Jacques laissait les siennes dans ses poches.

L’ennui balaye d’une lumière blafarde le quai de la gare de Barfleur. Louis et Marie viennent d’acheter leurs billets. Le train de 6 h 30 en direction de Cherbourg arrivera dans quelques minutes. Ils ont choisi d’aller à Portsmouth. Depuis Cherbourg il y a des correspondances. Louis serre son sac contre lui, il tremble. Il a froid, la peur l’assaille encore un peu. Avec la vente des maquettes ils auront de quoi acheter les billets pour traverser et subvenir à leurs besoins durant les prochaines semaines. Les pensées de sa mère se centrent vers l’objectif : partir loin. Elle se tient droite, ne laissant rien paraître, offrant une posture altière face à leur destinée. Et puis, Marie a peut-être une ancre de miséricorde, Armand, son frère dont elle est sans nouvelles depuis vingt ans. À Barfleur les on-dit alimentent des conversations qui faussent ou réenchantent le réel. Le tempérament sulfureux d’Armand lui fit avoir des démêlés avec la justice l’obligeant à partir très loin de la commune. Il aurait navigué autour du monde au gré de différents armateurs, puis de dockers à New York, il se serait fixé aux docks de Cherbourg pour y contrôler officieusement le bon fonctionnement. Marie avait bercé son petit frère, son petit ange. Enfant rieur, joueur, sa vitalité débordante en faisait un de ces êtres à la soif inextinguible d’espace. Louis et son oncle brillent du même regard de saphir. Elle demandera à la gare maritime s’ils le connaissent. Il pourra, espère-t-elle, les aider à avoir des billets pour l’Angleterre, ou peut-être même les héberger quelques jours ! Un bruit strident la ramène subitement sur le quai, le train pour Cherbourg entre en gare. Son immobilité vaut amarre. Ils montent à bord vers un monde où se confondent les possibles.

Jacques ronfle. Entre deux apnées, son buste s’affaisse dans une expiration bruyante et prolongée. Sa respiration semble hésiter entre finir ou continuer la dynamique vitale. La lumière pâle du matin dégouline des carreaux vitrés. Ses paupières s’entrouvrent, « Marie ! » crie-t-il d’une voix rauque. Les murs restent sans écho. Il se lève. La pièce centrale demeure vide. Rien ne chauffe. Il boite vers la chambre de Louis. Personne. La pendule indique 9 heures Après avoir vérifié les turbines électriques, il ira porter les trois maquettes commandées par le maire. Où sont-elles ? Son esprit erre dans les brumes infernales de son délire nocturne. Louis a dû les garder dans sa chambre. Non plus. Pourquoi la petite valise n’est-elle plus en haut de l’armoire normande ? Soudain, son instinct de survie sonne le branle-bas. Son esprit se glace pris dans les tenailles de leur piège. C’est certain, ils les ont volées pour les vendre et fuir ! La preuve : l’argent pour les courses, pillé aussi ! Jacques vocifère. Il se rue vers Barfleur à leur poursuite. Sans elles, il ne sera plus rien. Ses mains ne lui obéissent plus. Au début, Jacques prenait du vin pour mieux les contrôler quand il insérait la coque dans son linceul transparent. Mais cette brèche ouverte dans ses paumes ne pouvait pas être colmatée. La déchéance s’immisçait inexorablement en lui. Il n’arrivait plus à rien. Encore et toujours plus de vin pour les obliger. Puis un soir funeste, il avait fini par les frapper à même la table. Ses mains tuméfiées ne bougeaient plus. Il gémissait. Alors qu’il tenait enfin un brin de reconnaissance avec ses miniatures, le sort venait d’engloutir sa fierté. Dans un déchaînement de rage, il prit sa chaise et la fracassa contre les étagères brisant en mille morceaux ses réalisations et les quelques commandes en cours. Que faire contre la dépression démoniaque qui s’annonçait ? Rien. Que faire contre la tempête qui menaçait au large de Barfleur ? Rien. Comme ce bateau de commerce prit dans les serres des éléments, Marie se résigna à subir. Elle savait ce qui se tramait. Elle l’avait vu manger, tenir ses couverts. Ses mains tremblaient. S’il pouvait encore s’occuper d’un géant minéral, graisser sa mécanique, entretenir son optique, la confection de modèle réduit lui serait dorénavant impossible. Elle anticipa le déchaînement et enferma Louis dans sa chambre. Le capitaine quant à lui donna l’ordre de fermer les écoutilles. Il guettait la séquence lumineuse du phare lui intimant de se tenir au large de Gatteville. Comment aurait-il pu se douter que sous ce signal bienveillant, un péril menaçait une femme et un enfant ? La houle ondulait fortement. Jacques apparut en furie. Marie ne croisa pas son regard. Elle attendait, assise. Une vague vint s’exploser contre les rochers au pied du phare. Sa tête tourna sous le coup violent d’une gifle, elle manqua de tomber. Étirée vers le ciel en colère, la tour de pierre ne bronchait pas. La capitaine veillait à garder son cap. À proximité des salles de machines, l’un des mousses ne trouvait pas le sommeil dans sa bannette. Son corps était malmené par le roulis qui faisait geindre la structure en métal. Louis était immobile contre la porte de sa chambre. D’un coup, la voix de Jacques éructa pendant que l’avant du navire pris dans les vagues arrachait des paquets d’eau qui venaient se jeter de toutes leurs forces pour briser les vitres de la timonerie. Le barreur se concentrait sur son compas et sur les ordres de son capitaine. Le vent s’époumonait. Les insultes et les coups s’abattirent sur Marie accrochée à son tabouret. Louis pleurait recroquevillé. Elle lui avait intimé de ne pas sortir et d’attendre qu’elle le rejoigne dans sa chambre. Dans sa cabine, le mousse tétanisé par l’amplitude des secousses voudrait se lover contre sa mère et sentir son parfum. Marie serra les dents et les poings. Elle restait sourde à la voix haineuse. Tandis que Jacques déambulait sur le pont de son vaisseau fantôme, le capitaine lut le bulletin météo avec soulagement, les prochaines heures seraient paisibles. Marie rejoignit alors son fils qui s’envasait dans la tristesse. Le mousse prit quant à lui son quart à côté du bosco, dont la présence impassible aux épisodes de mer le rassurait. Jacques était tombé dans le vieux fauteuil de feutre marron, épuisé d’avoir brûlé ce qu’il pouvait brûler. Le capitaine retourna dans sa cabine, laissant son second poursuivre la route vers l’océan. Louis traumatisé regarda le visage de sa mère endormie dans son lit. Sous le choc, il décida d’aller dans le capharnaüm où son père réalisait ses modèles réduits. Parmi les objets balancés au sol, il trouva une bouteille vide miraculeusement intacte. Elle contenait la promesse d’une merveille.L’énergie du désespoir qui envahissait louis se métamorphosa en un talent extraordinaire. Il avait observé souvent son père fabriquer ses maquettes. Louis décida de s’y mettre pour sauver sa mère. Il récupéra des matériaux et des outils. En quelques jours, il en fit sept d’un coup. Il les mit sur le plan de travail de son père qui, en les découvrant, les regarda subjugué. Louis apportait une dimension inégalée dans la finesse des dessins, de la conception des vaisseaux, de la scénarisation autour des bâtiments tous ornés d’une sirène envoûtante en figure de proue. Chacune des maquettes dégageait une puissance d’attraction qui happait l’esprit vers un univers parallèle. Jacques saisit immédiatement l’improbable opportunité : il pourrait toujours faire des maquettes ! Il ordonna à Louis d’en réaliser suivant ses instructions. Louis produisait sans broncher car depuis lors sa mère était à l’abri. Jacques prenait les splendeurs, encaissait, sans que Marie et Louis n’en voient les bénéfices. Une année pleine de gloire, de notoriété dont l’apothéose fut une commande par la mairie de Barfleur de trois Blanche Nef afin d’être exposées dans les principales salles communales. Il remportait des victoires, les « tu n’as que ça à foutre, nettoyer et polir !  » qu’on lui balançait au bar, devenaient « Tu m’en feras une ? Un vaisseau de ligne ! Rien que pour moi ! Je te paierai le prix fort ! ». La beauté ferre tous les hommes. Si le don de Louis formait un œil de cyclone autour de sa mère, cette protection fut éphémère. Les forces destructrices de Jacques ne pouvaient pas se contenir. Les menaces reprirent, aux insultes suivirent de nouveaux coups. Ils décidèrent de fuir en quête d’un havre de paix.

Depuis la gare de Cherbourg, ils se dirigent vers le port. Il faut faire vite, Jacques ne pourra pas longtemps ignorer qu’ils sont partis dans cette direction. Marie s’inquiète. Armand n’est-il simplement jamais revenu ? Elle s’en veut de s’accrocher à des commérages. S’ils n’arrivent pas à passer les points de contrôle, ils ont prévu de descendre à Paris.

Arrivé à Barfleur, Jacques demande à la boulangère et au boucher s’ils les ont aperçus. Personne ne les a vus. Aux abords du port non plus. Il ne reste que la gare où effectivement le chef de gare s’étonne auprès de Jacques d’avoir vu sa femme et son fils partir si tôt vers Cherbourg. L’anonymat n’existe pas dans ces communes, tout se sait, se voit et s’entend. Il n’y a que l’obscurité des profondeurs qui garantissent le secret. Le prochain train pour Cherbourg est à 12 h 30.

Louis saisit l’opportunité de rentrer dans la première brasserie ouverte située à un carrefour pour tenter de vendre l’une de ses œuvres. Le garçon de café qui finit de dresser les tables rondes de la salle de restaurant ne lui prête aucune considération. Seul le directeur en veste et pantalon de costume vient vers lui pour l’informer gentiment que son équipe est complète. Il ne cherche pas une embauche, Louis dépose la Blanche Nef sur une table nappée et dressée. Le temps se cristallise. La maquette absorbe l’esprit du directeur qui devient aussitôt fasciné par sa beauté. Il l’observe intensément. Le voilà embarqué à bord. Il ressent dans son corps la vie du bateau qui navigue sur un imaginaire pacifique… Louis n’aura pas à négocier son prix. Le patron appelle sa brigade pour contempler l’extraordinaire objet. Invités à se restaurer avant de repartir, Marie et Louis profitent volontiers d’un petit-déjeuner copieux. Le directeur leur apporte le journal qui titre « Gargantua à Cherbourg » au sujet d’un navire qui viendra mouiller dans la rade en fin de journée. Il pourrait en faire une reproduction suggère-t-il à Louis ! La double porte de la brasserie se referme derrière eux laissant le directeur faire de la place sur une étagère en hauteur afin que son trésor soit vu de ses clients.

Descendant du wagon, Jacques suit le flot des passagers qui se dirige vers la sortie « centre-ville » indiquée sur le panneau émaillé de bleu. À l’extérieur, la dimension urbaine bat alors son plein, en bruit de moteurs, en tumultes poussiéreux, en odeurs de renfermé, en hommes et femmes qui se croisent, marchent, courent. Ici-bas, tout l’agresse. Sa vue est arrêtée par des immeubles ou contrainte par le défilé des rues, alors qu’en haut de son phare, l’air se source dans des forces naturelles. Sa vue n’a pour seule limite que l’infini. Où sont-ils ? Sa colère éclaire son instinct. Il décide de se rendre vers le port.

Sous l’arche en bois de la gare maritime, Marie s’adresse au premier guichet de la compagnie. Connaissent-ils son frère Armand ? Armand Letellier ? La personne derrière sa vitre encadrée d’aluminium semble surprise. Bien sûr qu’elle le connaît, elle l’a même salué tout à l’heure. Ils vont l’attendre avant d’acheter les billets. La cheffe de caisse le fait appeler. Armand est à son bureau et reste interdit. Sa sœur et son neveu sont devant la grille d’entrée qu’il peut apercevoir du haut de son bureau. Armand dirige bien les dockers, il préside leur syndicat. Vingt ans, éloignés sans rien oublier de leur tendresse mutuelle qui fonde leur socle identitaire. C’est bien elle, il la reconnaît immédiatement ! Et ce jeune homme serait-ce donc son neveu ? ! Il n’en distingue que le regard franc. Les flux qui conduisent à ces instants improbables du quotidien empruntent des routes invisibles pour l’esprit.

Jacques marche avec difficulté en raison de la douleur de son pied bot qui ralentit sa progression. L’avenue qu’il prend se termine à un carrefour. En s’y engageant sur la droite, un appel étrange capte son attention. C’est un scintillement qui vient de la brasserie située à l’angle. C’est l’une d’elles ! La merveille est dans la salle de ce restaurant. Ils sont passés ici ! Il veut son bien ! Il ne veut pas déjeuner ! Il veut savoir comment ils l’ont eue ! Le maître d’hôtel décontenancé par l’attitude agressive de Jacques lui demande instamment de se calmer ou de s’asseoir pour déjeuner. Insensible à l’ambiance et au maître d’hôtel, Jacques se précipite vers l’étagère pour saisir son bien. C’est sans compter sur le directeur qui l’alpague avec force par le col et le met dehors manu militari. Ce spectacle impromptu déclenche les bouffées de rires de clients qui déjeunent sous les attraits splendides du vaisseau. Son poing levé et ses insultes n’y pourront rien. Derrière la vitre, la maquette protégée dans son écrin transparent trahit les intentions de Marie et Louis. Ils l’auront vendue pour avoir de l’argent. Que font-ils à Cherbourg ? Pour aller où ? Ils auraient été sinon jusqu’à Paris ! Jacques en est certain, ils veulent partir en l’Irlande ou en Angleterre.

Marie, Armand, Louis s’enlacent en silence. Les longues traversées se font sous l’emprise de l’absence qui fige entre les êtres leurs souvenirs, aussitôt ravivés par la magie des retours. Dans son bureau, l’oncle écoute son neveu lui parler des maquettes, de ses visions, à quel point il sait les faire vite. En résonance avec sa sensibilité, Armand devine chez lui des capacités phénoménales. Si sa stature impressionne, devant sa sœur il s’efface à en redevenir l’enfant dépendant de sa reconnaissance. Marie prend la précaution de décrire leur quotidien avec l’impact d’une parole digne et juste. Évidemment, la solution immédiate serait de les accueillir chez lui pour préparer dans de bonnes conditions leur installation en Angleterre, mais il a mieux à proposer. Armand se lève pensif vers la fenêtre. Devant lui se déploie la rade gigantesque de Cherbourg qui accueille un magnifique paquebot. Des passagers doivent monter à son bord. Après une ultime escale en l’Irlande, ce bateau immense traversera l’atlantique jusqu’à New York. Armand a baigné de nombreuses années dans l’énergie de cette cité cosmopolite. Il sait qu’elle conviendra parfaitement à l’épanouissement de Louis et que sa sœur trouvera une multitude d’opportunités pour se reconstruire. L’Amérique fait parfois passer le rêve à la réalité pour celles et ceux qui savent oser. Lors de son séjour sur les rives de l’Hudson, Armand s’est fait plusieurs amis dockers dont un italien, devenu président comme lui du syndicat de cette profession. Leur singulière fraternité s’entretient à distance par des menus services pour faire rentrer des marchandises au nez des douanes. Ils embarqueront dès ce soir pour les États-Unis. Le monde contemporain commence à s’affranchir de l’espace et du temps grâce à un câble sous-marin de télécommunication reliant les deux continents. Armand saura jouer de ses réseaux. Il va envoyer un message à son « frère » pour l’avertir de prendre sous son aile protectrice sa précieuse cargaison. Louis affiche un sourire béat en entendant son oncle et Marie acquiesce de la tête bien qui lui semble que ce projet soit une folie ! Sans plus attendre, Armand sort de son bureau pour faire le nécessaire concernant les billets et autres démarches administratives.

Seule dissonance en cet instant, Jacques se présente aux grilles d’entrée de la gare. Où peuvent-ils être ? Des centaines de passagers compactés vibrent à l’unisson devant les portes. L’angoisse étreint Jacques. Pris dans ce banc de voyageurs, il hurle de rage leurs prénoms. Que fait ici cet ivrogne ? Armand passe au même moment sur la coursive qui surplombe le grand hall. Il s’en doutait, c’est lui ! Il ordonne à des agents de sécurité de l’expulser sur-le-champ. Ils ceinturent Jacques et le jettent dehors sans ménagement. Il s’affale par terre dans l’indifférence du public dont l’unique intérêt est d’embarquer à l’heure. Muni de leurs billets, Armand conduit Marie et Louis sur un quai bruyant encombré de valises et de malles solidement fermées. On y rit, on parle fort. Devant eux est accosté le Trafic un transbordeur afin de pouvoir rejoindre les paquebots trop grands obligés de mouiller au milieu de la rade. 19h30. Marie se sent si lasse après avoir été heurtée toute la journée, elle aimerait se reposer, sauvée, à côté de son fils. Le cœur de son frère s’emballe sous l’effet d’émotions sincères trop longtemps contenues sans avoir pu s’exprimer. Leurs larmes fraternelles s’entremêlent tandis que Louis se projette déjà au-delà des mers. Armand donne les ultimes précisions, un steward cherchera à prendre contact avec eux à bord du paquebot. Ils devront bien veiller à suivre ses instructions quand ils arriveront à New York. Enfin grâce à son ami sur place, ils n’auront plus rien à craindre, leur assure-t-il. Le visage de Marie syncrétise en un sourire, la tendresse, les mercis, et l’espoir. Louis remet une maquette à son oncle. Elle servira de navette entre leurs cœurs. Le ciel commence à se borner d’étoiles et la corne de brume du Trafic accélère le tempo des passagers. Jacques longe enragé la jetée. Il hurle en direction du bateau « Marie ! » « Louis ! » « Revenez ! ». 20h10. À bout de souffle, il voit le navire larguer les amarres. Le paquebot géant gavé de ses passagers est aspiré par le lointain. Alors que les rayons du phare de Gatteville demeurent muets, le Titanic quitte Cherbourg. Son étrave fine et acérée fend la chair de l’océan lequel insensible à l’histoire chaotique des hommes, attend patiemment son dû pour se renouveler.

 

 

 

 

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